Mike Oldfield, compositeur, guitariste, et multi-instrumentiste britannique est
l'objet de ce blog, où je viens ajouter, une à deux fois par mois, une bribe de biographie ou quelques informations sur sa riche discographie.
Les articles biographiques de ce blog
sont établis d'après des articles et interviews disponibles sur la Toile et d'après trois ouvrages en anglais : A Man and hisMusic (Sean Moraghan),
Music from the Darkness (Peter Evans) et The Making of Tubular Bells (Richard Newman)... Et depuis peu avec Changeling, biographie
officielle écrite par Jon Collins et Mike Oldfield, sortie en mai 2007.
Cette photo, initialement dévoilée lors d'une émission de la BBC, et reproduite dans son
autobiographie, représente le petit Michael Oldfield avec sa mère, Maureen.
Le visage de cette femme, décédée en 1975, nous est également connue grâce à la pochette du du 45 tours "Crime of Passion", sorti près de dix ans après sa disparition. Mike rendait ainsi une
nouvelle fois hommage à la mémoire de sa mère, après l'avoir déjà fait en lui dédiant un titre en face B d'un 45 tours dans le semaines suivants sa mort : "In Dulci Jubilo (for Maureen)" en 1975.
La vie douloureuse de cette femme a été à l'origine de l'engagement total de Mike Oldfield dans la musique.
Maureen Bernadine Liston est un des enfants de Michael Liston, un irlandais de Charleville, du conté de Cork. Un soir de l'année 1915, Michael Liston disparaît pour ne
revenir que trois ans plus tard. Ayant sans doute bu jusqu'à être ivre dans un pub, il semble s'être laissé engager dans l'armée britannique, pour aller combattre dans les
tranchées à Ypres (Mike Oldfield visitera le champ de bataille 90 ans plus tard, ce qui lui inspirera le morceau "The Gate").
Au retour de la guerre, Liston est transformé. Les quatre enfants nés après sa disparition, parmi eux Maureen (née vers 1916), auront une enfance perturbée. Quand Maureen a dix-huit ans,
elle tombe amoureuse de l'anglais Raymond Henri Oldfield, qui est protestant, alors que les Liston sont catholiques. Ce mariage lui vaudra d'être rejetée par sa famille, ce qui fera un problème
de plus pour Mme Oldfield.
Raymond Oldfield est un médecin généraliste qui travaille dans l'armée britannique (il a servi en Egypte à la Royal Air Force
pendant la deuxième guerre mondiale), tandis que Maureen est une infirmière. Ray Oldfield est un mélomane (sa mère était très bonne pianiste).
Après la naissance de Sally Natasha en août 1947 à Dublin la famille s'installe à Reading, entre Londres et Oxford. C'est là que naît Terence le 12 août 1949. Le troisième enfant du
couple arrive un peu plus tard, le 15 mai 1953 et c'est un deuxième garçon qui sera nommé Michael Gordon Oldfield.
Sur cette photo, Michael a environ 5 ans et, à cet âge, il vit encore dans une famille
heureuse. En 1961, sa mère attend un nouvel enfant, à l'âge de 45 ans. Elle donne naissance à un enfant mongolien ("syndrome de Down" en anglais). Les parents annoncent aux trois aînés que
l'enfant est mort à la naissance, mais Mike apprendra plus tard qu'il avait survécu un an (trois ans selon une auttre source) dans une institution médicale.
A partir de cet épisode douloureux, tout va aller de mal en pis pour Maureen Oldfield. Elle va subir une hystérectomie, va devoir prendre des barbituriques pour retrouver le sommeil, au point de
devenir dépendante à ces médicaments (ainsi qu'à l'alcool). Mike raconte : "elle ne s'intéressait plus à moi". Mme Oldfield devient si dépressive, qu'elle est emmenée quasiment tous les deux
mois dans des hôpitaux, parfois au milieu de la nuit, où elle reste 30 jours à chaque fois.
Mike Oldfield dira plus tard : J'ai vécu des choses qui étaient effrayantes pour un enfant. J'aimais ma mère, mais même à un âge aussi jeune que cinq ans, je lui en voulais de ne pas être comme
la mère de mes copains." Ce passif avec sa mère sera un des fardeaux dont Mike ne semble pas s'être totalement débarrassé, en tout cas jusqu'à une époque récente.
Si la mère de Mike Oldfield (voir l'article correspondant) est en quelque sorte reponsable de sa totale implication dans
la musique, art-refuge, c'est à son père que l'on doit que ce refuge ait été la musique et non autre chose.
Raymond Henry Oldfield (que l'on voit à droite de son fils Mike sur la
photo) est apparemment le fils d'une mère mélomane et excellente pianiste. Il semble avoir été lui-même passioné par la musique. Pendant la 2e guerre mondiale, alors qu'il sert dans la
Royal Air Force en Egypte, il achète une guitare acoustique. Il ne sait pas que ce geste sera à l'origine de la carrière musicale de son fils Mike, né quelques années après la fin de la guerre,
en 1953.
Pour faire plaisir à ses enfants, Ray Oldfield, médecin généraliste à Reading, accepte de temps à autre de décrocher cette guitare du mur au dessus de la cheminée, pour intérpreter le seul
morceau qu'il sait jouer, le classique "Danny Boy".
Cette guitare fait rêver le petit Mike qui est fan de Hank Marvin (le guitariste des Shadows) et de Bert Weedon. Alors que l'épouse de Ray est de plus en plus souvent malade, celui-ci se laisse
persuader par le petit Mike, âgé de 7 ans, de lui acheter une guitare. Ce sera une Eko.
A partir de là et des quelques accords que lui enseigne son père, Mike passe de plus en plus de temps seul dans sa chambre à apprendre à jouer de cette guitare. Il y développe une technique toute
personnelle.
Mike Oldfield : "J'aimais juste la sensation [de la guitare], son toucher, sa forme. Elle était adorable, et me convenait très bien, et je n'ai rien fait d'autre pendant... de l'âge de 8 à
11 ans, je n'ai fait que jouer de la guitare dès que j'avais un moment de libre."
Au départ, il ne sait que faire du fingerpicking et jouer "Angie", le morceau de Davy Graham revisité par Bert Jansch. Pour progresser, il s'acharne sur des petits passages de Bert Jansch ou
John Renbourn (guitaristes folk britanniques), qu'il écoute sans cesse avec son tourne-disque, ne cessant de replacer le saphir quelques sillons en arrière.
A l'âge de dix ans, il compose déjà ses morceaux, et vers 12 ans, passe à la guitare électrique, une Futura II, encore un fois offerte à sa demande par son père. Mais cela est déjà une autre
histoire.
A l'âge de 12 ou 13 ans (autour de 1965), Mike Oldfield forme un duo avec un ami et joue dans des clubs folks de
Reading (Mike avait vraisemblablement déjà joué seul auparavant dans des clubs). Ce duo prend fin quand la famille Oldfield quitte Reading (66 km à l'ouest de Londres) pour
s'installer à Hornchurch (Essex, aujourd'hui dans le Grand Londres), à 25 km à l'est du centre de la capitale anglaise.
A 15 ans, Mike Oldfield quitte brutalement l'école, selon le biographe Sean Moraghan*, "parce qu'ils voulaient
qu'il coupe ses longs cheveux". A ce moment, sa grande soeur Sally lui propose de la rejoindre au sein d'un duo folk. Mike et Sally composent quelques morceaux ensembles et
baptisent leur groupe The Sallyangie, d'après le prénom de l'une et le titre de la mélodie favorite de l'autre. Le nom du groupe est parfois écrit The Sally
Angie ou simplement Sallyangie, selon les supports qui seront publiés par la suite.
Selon Sean Moraghan, le duo se contente de produire des concerts au printemps 1968, mais ils sont ensuite repérés par le
guitariste britannique John Renbourn qui les recommande à sa maison de disque, Transatlantic. Selon les notes accompagnant la dernière édition CD de Sallyangie, c'est Sally Oldfield qui
aurait démarché John Renbourn et Bert Jansch et aurait seulement ensuite recruté Mike. Quoiqu'il en soit, Mike et Sally Oldfield décrochent alors un contrat et enregistrent un album,
Children of the Sun, qui sort en novembre 1968. Mike n'est cependant pas satisfait de l'orientation musicale très "sirupeuse" du groupe et apprécie surtout de jouer des
instrumentaux lors des concerts. Il s'agit peut-être de ceux délivrés sur le disque bonus de la dernière réédition CD de Children of the Sun, qui comprennent des ébauches de thèmes
que l'on retrouvera dans Ommadawn (1975) ou Amarok (1990). L'insatisfaction musicale de Mike Oldfield et ses querelles avec sa soeur amèneront le groupe à se séparer fin
1969. Mike Oldfield traverse ensuite une période dépressive, pendant laquelle il compose (selon Sean Moraghan) un des thèmes accoustiques du début de "Tubular Bells (part
2)".
Dans les
mois qui suivent, Mike Oldfield demeure chez son père et forme un groupe avec trois autres musiciens dont son grand frère Terry. Le groupe se nomme Barefeet ("pieds
nus") et Mike y tient sa nouvelle guitare électrique, une Fender Telecaster qui avait appartenu auparavant à Marc Bolan (chanteur de Tyrannosaurus Rex). Parmi leur répértoire se trouvait
peut-être un morceau rock qui allait devenir le thème de l'homme des cavernes sur "Tubular Bells (part 2)". Quoiqu'il en soit, le groupe ne semblait pas être très bon et se sépare au
bout de quelques mois, après un concert "désastreux".
En 1966, Kevin Ayers (chanteur et bassiste) fonde le groupe de rock psychédélique Soft Machine avec le chanteur et batteur Robert Wyatt, le guitariste Daevid Allen et le
claviériste Mike Ratledge(1). En 1969, Kevin Ayers, en désaccord avec l’évolution jazzy de Soft Machine, quitte le groupe pour écrire ses propres chansons
et enregistrer un album solo, Joy of a Toy. Un compositeur lui est recommandé pour travailler les arrangements orchestraux du disque : David Bedford. Bedford a alors 32 ans, et Ayers 25.
Au début de 1970, Kevin Ayers
recrute des musiciens pour pouvoir jouer les chansons de son album en concert. C’est tout naturellement qu’il conserve les services de David Bedford aux claviers. Il recrute ensuite le
saxophoniste Lol Coxhill (37 ans), puis le batteur Mick Fincher. Cependant, comme Kevin Ayers souhaite tenir la guitare, il lui manque un bassiste. Il fait donc passer une annonce dans le
Melody Maker. En février 1970, chez EMI à Manchester Square, le groupe auditionne, un adolescent de 16 ans 1/2, un certain Mike Oldfield, qui s'avère brillant à la
basse(2). Mike est donc recruté à son tour et rejoint cette troupe de musiciens baptisée The Whole World ("le monde entier").
Le groupe entame alors des
prestations scéniques des chansons de Joy of a Toy. Kevin Ayers encourage l’improvisation et la fantaisie. Repérant le talent de Mike Oldfield à la guitare, il laisse ce dernier prendre
occasionnellement le rôle de guitariste lors des spectacles, mais le confine malgré tout au rôle de bassiste lorsqu’il enregistre un nouvel album en juin 1970, Shooting at the Moon (le
disque sort en octobre 1970 et sera le seul sorti sous le nom "Kevin Ayers and the Whole World"). Mike Oldfield joue de la guitare sur la seule chanson Lunatics Lament et sur
l'instrumental Pisser dans un Violon.
Sean Moraghan, auteur d'une biographie de Mike Oldfield, considère que les audaces musicales de cet album (variété de styles, enchaînements, répétitions…), qu’il attribue notamment à David
Bedford, auront une grande influence sur le style de Mike Oldfield dans ses premiers albums.
Au sein du groupe, David Bedford se rapproche de Mike, chez qui il admire les talents de musicien. Il parle souvent de musique classique avec lui, notamment pendant tous les temps morts qui
existent durant les interminables tournées du groupe. Kevin Ayers prend également le jeune musicien sous son aile et l'initie à la consommation du vin.
Mick Fincher, David Bedford, Lol Coxhill, Mike Oldfield et Kevin Ayers
En juillet 1970, Mick Fincher est remplacé par un nouveau batteur, Dave Dufort, mais revient cependant tenir la batterie sur un 45 tours enregistré par Ayers en septembre, Butterfly Dance /
Stars, sur lequel Mike se voit déjà confier plus de parties de guitare. A l’automne, le groupe reprend les tournées pour plusieurs mois. La tension au sein du groupe s’accroît, notamment du
fait de Mike Oldfield qui souhaite de plus en plus d’indépendance musicale dans le groupe. Les tournées sont souvent chaotiques, marquées par l’alcool.
Pendant ces tournées, quelques musiciens
parviennent à mener à bien des projets solos. David Bedford compose The Garden of Love en août 1970, qu'il interprète avec le Whole World en concert, mais qu'il n'enregistrera
jamais en album. Lol Coxhill sortira son album Ear of the Beholder en 1971 sur le label de John Peel, Dandelion. Le disque rassemble des morceaux au saxophone, des chansons des années
30 ou 40 travaillées avec Bedford, telles que Pretty Little Girl, Two Little Pigeons et Don Alfonso, et enfin trois morceaux du WholeWorld, Vorblifa-Exit, A Collective Improvisation et The Rythmic Hooker.
En mars 1971, Mike Oldfield et David Bedford participent à un album de Edgar Broughton Band (groupe hippie qui houe du hard rock, de la même maison de disques que
The Whole World, EMI). Mike joue de la mandoline sur Thinking of You. Toujours selon Sean Moraghan, cette prise de contact de Mike avec le hard rock va également influencer Mike
Oldfield.
En avril 1971, Mike Oldfield menace Kevin Ayers de quitter le groupe et pose des conditions pour rester : Ayers doit arrêter de boire, ne plus jouer de guitare et virer Lol Coxhill. Il faut
croire que le talent de Mike Oldfield est alors déjà indispensable à Ayers, puisque ce dernier accepte l'ultimatum. Le Whole World est dissout, est un groupe est reconstitué de façon
moins officielle, autour de Mike Oldfield et de David Bedford. Les nouveaux venus sont Andy Robertson (bassiste) et William Murray (batteur), ce dernier étant un ami de Terry Oldfield.
Kevin Ayers, Mike Oldfield, William Murray, David Bedford (en arrière) et (incertain) Andy Robertson
Mike Oldfield crée de nouveaux arrangements pour les chansons de Kevin Ayers, et introduit parfois des idées qu'il rassemble pour un grand instrumental dont il a l'idée... Selon
Moraghan, l’esprit original qu’Ayers voulait insuffler à son groupe n’étant plus présent, Kevin Ayers met fin à l'aventure de cette nouvelle incarnation du Whole World en juillet
1971(3). Selon David Bedford, le groupe prend fin suite à un accident de moto de Bedford et du départ de Mike Oldfield, qui souhaite se consacrer à ses
propres compositions. Kevin Ayers aurait alors poursuivi ses tournées avec un nouveau groupe constitué de Zoot Money aux claviers, Ollie Halsall à la guitare et Archie Leggett à
la basse, sans doute avec le nom de Whole World.
A ce moment, les musiciens vivent ensemble dans un appartement à Tottenham, quartier populaire à forte population immigrée de Londres. Kevin Ayers prête un magnétophone stéréo Beocord
Bang & Olufsen à Mike Oldfield et celui-ci commence à rassembler ses idées musicales et à enregistrer une instrumental en solo. Ce sera Tubular bells.
(1) : Daevid Allen sera ensuite un membre du groupe Gong. Mike Ratledge va poursuivre Soft Machine, notamment avec Karl Jenkins. Ces deux musiciens vont accompagner
Mike en 1973 pour Tubular Bells dans l'émission BBC 2nd House. Il connaîtront le succès en 1995 avec le disque Adiemus sur lesquel chante Miriam Stockley... chanteuse pour Mike en 1999 !
(2) : Mike Oldfield n'est pourtant qu'un débutant à la basse ! Selon Sean Moraghan, l'audition a lieu juste après (le lendemain) de la dissolution de Barefeet, le
groupe de Mike et Terry Oldfield.
(3) : Ces musiciens seront néanmoins rappelés par Kevin Ayers pour l'accompagner sur l'enregistrement de son album solo Whatevershebringwesing vers octobre
1971. William Murray travaillera encore avec Mike Oldfield en 1975 (Ommadawn) et 1990 (Amarok).
Sources :
Sean Moraghan : Mike Oldfield, A Man and his Music
Deux entretiens avec David Bedford, disponibles en anglais ici et ici.
La période qui va des derniers mois du Whole World au début de l'enregistrement de Tubular Bells était confuse. Changeling, l'autobiographie de Mike
Oldfield, que je viens de recevoir et de parcourir, éclaire un peu mieux cette période, mais n'en fixe toujours pas les dates-clés, qui restent donc ici de pures hypothèses.
Dans l'article consacré au Whole World, on a vu comment Mike Oldfield avait de plus en plus envie de suivre ses propres idées
musicales. A l'époque, la musique rock était essentiellement l'affaire de collectifs, et Mike avait songé à fonder son propre groupe, avant d'y renoncer après l'expérience mitigée de la fin du
Whole World (un élément abordé dans Changeling qui sera ajouté dans le chapitre précédent ultérieurement).
Lors de la formation éphémère du "deuxième" Whole World, Kevin Ayers avait loué une maison à Westbourne Gardens à Tottenham pour la partager avec ses musiciens.
Mike avait une petite chambre au premier étage, donnant sur le jardin. Lors de la dissolution du groupe, Kevin quitta la maison, mais informa les autres musiciens qu'il en paierait le loyer encore
quelques mois. Avant de partir, il prêta à Mike son magnétophone portatif deux-pistes Bang & Olufsen Beocord 2000, sachant que Mike souhaitait travailler sur son projet
solo.
Mike bricola cet appareil afin de pouvoir y faire des oberdubs en stéréo, en modifiant les câblages et en bloquant la tête d'effacement avec un bout de carton. Equipé de sa
Telecaster, d'une basse Fender prêtée par Ayers, d'un orgue farfisa prêté par Bedford et d'un jouet avec des cloches, il se mit à
assembler ses idées musicales.
Mike avait déjà composé ou improvisé des instrumentaux de 10-15 minutes lorsqu'il était adolescent. En 1971, il écoutait également de la musique symphonique. Mais c'est surtout les longs
instrumentaux du groupe jazz Centipede, mêlant différents styles dans des pièces de 25 minutes, qui semblent l'avoir décidé à fabriquer lui aussi un long instrumental, où des thèmes entreraient et
évolueraient, à la façon des évènements et des personnages d'un livre.
Le premier thème que Mike enregistre est composé spontanément dès qu'il presse la touche "enregistrement" de son magnétophone. Il est inspiré de la célèbre Toccata et Fugue en
ré mineur de Jean-Sébastien Bach (pour le martèlement répété d'une note) et de l'instrumental Rainbow in Curved Air de Terry Tiley (pour le côté répétitif). Puis Mike ajoute la
basse et commence ses premiers overdubs.
Il enchaîne d'autres séquences, les accompagnements variant parfois pour devenir les thèmes principaux d'autres passages, idée qui avait frappé Mike à l'écoute de la Symphonie n° 5 en mi bémol
majeur, op. 82 de Jean Sibelius. La démo finale, que Mike baptise par défaut Opus 1, est sans doute constituée d'une longue séquence et de petits instrumentaux plus ou
moins relié(1). Parmi ces morceaux, figurait un thème, enregistré dans la maison de la famille Oldfield à Harold Wood, où Mike utilisa l'aspirateur de sa
mère pour créer un bourdonnement sonore similaire à celui d'une cornemuse.
Muni de sa démo, Mike Oldfield entreprend de démarcher les maisons de disques. Il commence par celle de Kevin Ayers & the Whole Word, Harvest EMI, puis Oldfield sollicite CBS, WEA, à chaque
fois sans le moindre succès. "C'était extrêmement démoralisant. J'ai fini par confier les bandes au roadie du Whole World en disant, tu parles mieux que moi - essaye. Il a fait le tour
et n'est pas allé plus loin lui non plus."
Au moment où il travaille sur sa démo, Mike Oldfield manque de revenus et est parfois contraint de voler des restes de pain de son colocataire William Murray,
qui vit au sous-sol (voir Mike et "Willy" sur la photo), ou de "voler des pommes de terre" dans une épicerie.
Pour gagner sa vie, Mike cherche alors des emplois de musicien. Alex Harvey le recrute pour son orchestre ainsi que comme guitariste de réserve de la comédie musicale Hair, mais Mike est
renvoyé au bout de quelques mois, car il n'arrive pas à jouer en rythme et il se fait détester des autres musiciens et des danseurs (qui manquent de chuter quand Oldfield joue). Après cela,
il est recruté pour jouer avec le musicien Arthur Louis (ou Lewis), qui doit enregistrer une démo dans un nouveau studio encore en construction près
d'Oxford. Ce studio est The Manor (le Manoir), un studio-résidence situé dans la campagne de l'Oxfordshire, qui est le dernier projet du jeune entrepreneur de 21 ansRichard Branson, patron de la chaîne de magasins de disques nommée Virgin.
Les jeunes techniciens à qui Branson a confié le projet de transformer le Manoir en studio, Tom Newman (28 ans) et Simon Heyworth, conseillés par Phil Newell, sont un peu empêtrés dans
l'installation et le câblage d'un studio 8 pistes, et Branson a vendu du temps de studio a un premier groupe (Arthur Louis) pour remotiver les troupes.
Mike Oldfield arrive donc au Manoir en septembre(2) 1971 pour une session d'enregistrement d'une dizaine de jours.
Celle-ci ne se déroule pas très bien aux yeux du jeune Oldfield -18 ans alors- qui trouve que Louis manque de talent.
Repérant la possibilité de passer sa démo à des personnes du métier, il convainc un roadie d'Arthur Louis de l'emmener pour un aller-retour du Manoir à Harold Wood (6 heures de trajet !) afin de
ramener les précieuses bandes. Les conditions exactes dans lesquelles Mike fait écouter ces bandes à Newman et Heyworth son difficiles à établir : les versions dépendent de qui des
trois raconte. Toujours est-il que les deux techniciens sont conquis par la musique est promettent d'en parler ultérieurement à Richard Branson.
A son retour à Harold Wood, où il vit seul avec sa mère, depuis qu'il a dû quitter la maison de Tottenham, Mike perfectionne sa démo, travaille les différents thèmes, et enregistre d'autres
démos, plus structurées. Le thème avec l'aspirateur disparaît au passage. C'est très probablement une de ces nouvelles démos que Mike a retrouvé et intégré au coffret DVD Tubular Bells
en 2003. Pendant les mois qui suivent son passage au Manoir, Mike appelle régulièrement Tom Newman ou Simon Heyworth pour savoir s'il y a des nouvelles.
En septembre ou en octobre de 1971, Mike est rappelé par Kevin Ayers. Ce dernier veut enregistrer un nouvel album et reprend pour l'accompagner des
musiciens du Whole World : David Bedford aux claviers, Dave Dufort et William Murray à la batterie. Mike Oldfield joue de la basse ou de la guitare sur trois
morceaux. Sur la chanson désespérée Song of the Bottom of a Well, le jeu de guitare de Mike, inhabituel, justifie à lui seul la découverte du morceau. Sur la chanson plus
charmante Whatevershebringswesing, le solo de guitare de Mike est d'une délicatesse émouvante. Mike joue également de la guitare sur Champagne Cowboy Blues. L'album, signé du
seul Kevin Ayers, et intitulé Whatevershebringswesing, sort en janvier 1972. A ce moment, Kevin rassemble de nouveau Mike et les autres musiciens pour des passages télé et pour
ré-enregistrer d'anciens titres en studio.
En 1971, il faut également remarquer l'enregistrement du premier album de David Bedford sur
lequel Mike collabore : Nurse's Song with Elephants comprend des parties de basse jouées par Mike sur le morceau-titre.
L'année 1972 semble une période desespérée pour Mike. Il ne cherche plus à faire partie d'un groupe, mis à part un entretien avec le groupe anglais Gun, qui avait fait un tube en 1968 : Race
With The Devil. Mike Oldfield est de plus en plus abattu, au fur et à mesure que les mois passent, et il boit souvent de l'alcool chez lui, avec sa mère. Au bout de plusieurs mois, il a une
idée :
"Je songeais à aller vivre en Russie, car j'avais entendu qu'on pouvait y travailler pour l'état en tant que musicien, et que quelqu'un pourrait m'y donner un studio
d'enregistrement. N'importe quoi pourvu que je puisse aller dans un studio d'enregistrement."
Et là, le destin frappe à la porte, ou plutôt :
"J'essayais de trouver le numéro de l'ambassade de Russie dans les pages jaunes quand subitement, le téléphone se mit à sonner. C'était Simon Draper de Virgin, qui me demandait de venir et de
dîner avec eux sur une péniche à Little Venice."
Et Mike Oldfield mit son destin en marche en répondant : "Yes, sure".
(1) La démo publiée dans le coffret DVD Tubular Bells II/III n'est vraisemblablement pas la première démo de Tubular Bells faite à Tottenham, mais une démo plus élaborée faite
en 1972, après qu'un exemplaire de la première démo ait été confié à Richard Branson.
Contrairement à la période précédente, l'époque de l'enregistrement de Tubular Bells est très documentée et abordée dans de nombreux
ouvrages et beaucoup d'interviews. Le caractère quasi-légendaire de cet album y est pour beaucoup.
A la déficience d'informations succède la surabondance d'informations avec ses effets pervers : dates discordantes selon les sources ou bien anecdotes contradictoires. Malgré le niveau de détail
développé ici, les informations gardent donc un petit degré d'incertitude...
Dans l'article précédent de sa biographie, il a été relaté comment la trajectoire de Mike Oldfield a croisé en 1971 celle de la
jeune société Virgin, au Manoir(1), à Shipton-on-Cherwell, près d'Oxford.
La société Virgin Mail Order a été fondée par Richard Branson en 1970, alors que celui-ce n'a que vingt ans. Cette petite structure, où règne un certain esprit hippie, vend des
disques par correspondance à des prix défiant toute concurrence. Le 20 janvier 1971, une grève postale débute au Royaume-Uni. Elle durera 7 semaines. Afin d'assurer la survie de son activité de
vente, Branson ouvre dans l'urgence une boutique "Virgin Records" à Oxford Street. C'est le début d'un réseau de distribution qui va très vite couvrir l'ensemble du Royaume-Uni, et dont
l'image branchée devra beaucoup au talent de Simon Draper, passionné de musique et acheteur chez Virgin.
L'état
d'esprit de Richard Branson est, déjà à cette époque, de développer ses activités par la diversification. Courant 1971, peut-être inspiré par un de ses employés appelé
Tom Newman, il effectue son premier investissement important : l'achat d'un manoir au nord d'Oxford, afin d'y installer un studio-résidence permettant des sessions
d'enregistrement avec hébergement au calme de la campagne. Le Manoir ouvre en novembre 1971 et accueille comme premier groupe The Bonzo Dog Band, qui vient y enregistrer son album Let's Make
Up And Be Friendly. Avant son ouverture officielle et pendant les travaux de câblage du studio, le Manoir avait déjà accueilli le musicien Arthur Lewis, qui venait enregistrer une démo.
Parmi les musiciens embauchés pour les sessions figurait un jeune guitariste de 18 ans appelé Mike Oldfield... l'article
précédent a déjà raconté comment Oldfield avait saisi l'occasion pour remettre une démo d'une oeuvre instrumentale aux ingénieurs du studio, Tom Newman et Simon Heyworth.
En 1972, alors que le Manoir est lancé, Richard Branson et Simon Draper décident de passer à une nouvelle étape du projet Virgin : la création d'une maison de
disques. Le premier disque prévu est au départ un album intitulé Manor Live, qui regroupe des sessions de différents artistes enregistrées au Manoir. Mais Branson et Draper
songent également à donner une nouvelle chance à l'artiste de 19 ans qui leur avait laissé une démo l'année précédente, et pour laquelle Draper n'a trouvé aucune maison de disques intéressée.
Vers août ou septembre 1972, Simon Draper appelle Mike Oldfield chez sa mère à Harold Wood, et lui propose un dîner avec
Branson. Rendez-vous est pris à la deuxième boutique ouverte par Virgin,
située à Notting Hill, et abritant les bureaux de la jeune entreprise. De là, Simon Draper guide Mike en voiture jusqu'à la péniche où réside Richard Branson et son épouse Kristen.
"Et voilà où j'étais, ce guitariste fou, paranoïaque, invité à un dîner sur le bateau de Richard. Je pensais qu'ils m'avaient probablement fait venir juste pour voir à quoi je
ressemblais, et je savais que je devais faire un effort. Intérieurement, je pensais : "que diable fais-je ici ?" [...] Je déteste le poisson, donc bien sûr [Kristen] avait préparé du saumon. Je
me forçais à le manger parce que j'étais trop terrifié de ne pas le faire, et je pense qu'ils m'ont donné un un verre de vin qui a disparu en environ une demi-seconde."
Au cours de ce dîner, Branson et Draper proposent à Oldfield de profiter du studio du Manoir pendant une semaine, afin d'y ré-enregistrer correctement sa musique. Branson demande à Mike Oldfield
de quels instruments il a besoin pour faire un album et Mike déroule une liste d'instruments que l'on retrouve en partie au dos de la pochette de Tubular Bells. On lui indique que la
semaine qui lui est laissée débute au Manoir, à Shipton-on-Cherwell, quinze jours plus tard.
Le Manoir en 2006
La première semaine d'enregistrement
La période où la possibilité est offerte à Mike d'enregistrer son album est un créneau d'une semaine de libre au Manoir entre des sessions d'enregistrement pour John Cale (ex-Velvet Underground)
et pour The Bonzo Dog Band(2). Quand Mike Oldfield arrive au Manoir, il entend la musique de John Cale venant du studio 16 pistes construit dans l'ancienne
écurie.
Il va ensuite poser
ses bagages et sa Fender Telecaster et constate que la grande suite du Manoir, avec salle de bains, lui a été attribuée. Après avoir visité les lieux, il apreçoit les employés de la société
de location d'instruments Maurice Placquet S.A. qui apportent les instruments loués pour sa session et reprennent ceux utilisés par Cale. Parmi ces instruments, se trouvent des
cloches tubulaires(3). Mike se dit qu'elles pourraient bien lui servir. Il s'adresse donc aux employés : Est il possible de les lui laisser ?
Ceux-ci acceptent, précisant qu'elles seront portées sur la facture.
Dans "Mes Virginités", Branson (qui semble prompt à inventer des anecdotes) relate que "la guitare coûtait £35, la guitare espagnole £25, l'ampli Fender £45, la mandoline £15, et le triangle
était au rabais à £1. Les cloches tubulaires coûtaient £20. £20 pour des cloches tubulaires ? dis-je. Elles ont intérêt à en valoir la chandelle."
Il est déjà 5 heures de l'après-midi quand arrivent enfin les ingénieurs du Manoir : Tom Newman, Simon Heyworth, Phil Newell et Dave Hugues. Dans une atmosphère que Mike ressent comme
froide, débute l'enregistrement de l'introduction de l'album sur un piano à queue Steinway. Mike joue l'ensemble de la mélodie au piano, qui dure plusieurs minutes. De premiers overdubs sont
effectués mais le son devient vite une bouillie sonore, Mike, pianiste somme toute moyen, n'étant pas arrivé à maintenir régulier son tempo au piano. Les premières heures de travail de
soldent donc par un échec.
Le deuxième jour, l'équipe s'y prend autrement.
A l'initiative de Simon Heyworth, le battement d'un métronome est transmis à Mike Oldfield par un casque, pendant qu'il joue. La solution s'avère fructueuse et le piano peut être correctement
enregistré, suivi par la basse, puis par la "double speed guitar". Celle-ci correspond à une guitare à la vitesse doublée, et nécessite donc d'enregistrer la guitare électrique avec un
magnétophone ralenti à demi. Après avoir enregistré l'orgue Farfisa, Mike souhaite ajouter un son du type de celui qu'il avait obtenu avec le jouet dont il s'était servi pour sa démo. Cela sera
obtenu avec un glockenspiel (ou carillon), joué par Phil Becque et Mike Oldfield. Becque -qui est un ex-batteur- frappe les lames tandis que Mike stoppe les notes avec ses mains.
Le motif introductif répétitif mène à une première apothéose pour laquelle Mike souhaite un passage à la flûte. Tom Newman passe un coup de fil à John Field (ex-July, ancien groupe de Tom Newman)
et celui-ci vient dans la journée. Dans le passage qui suit une contrebasse est nécessaire et c'est le violoncelliste et contrebassiste Lindsay L. Cooper qui assure la partie (à ne
pas confondre avec la musicienne hautboïste Lindsay Cooper de l'album Hergest Ridge).
Pour la première aopthéose (vers 4:15) et pour l'apothéose suivante (vers 9:15 dans la partie 1), Mike Oldfield souhaite obtenir l'effet d'un accord d'orgue qui "décolle", mais il n'existe pas à
l'époque de boutons sur les orgues pour faire varier la fréquence du son. Les ingénieurs du Manoir proposèrent alors de jouer sur la fréquence des moteurs des magnétophones. L'astuce fut alors
d'enregistrer un long accord d'orgue sur une bande, puis de le lire dans un magnéto et d'accélérer la lecture grâce à un bouton sur un transfo relié au magnétophone. Crédit en fut donné sur la
pochette de Tubular Bells, qui mentionne en septième position le mystérieux "Taped motor drive amplifier organ chord".
Tubular Bells part 1 - (4:14 - 4:45) avec le Taped motor drive amplifier organ chord et le premier coup de cloche tubulaire de
l'album...
Progressivement, Mike Oldfield ressent une adhésion des ingénieurs du Manoir autour de sa musique. L'ambiance se réchauffe jour après jour et Mike développe une complicité particulière avec Tom
Newman, avec qui il s'amuse parfois à lutter sur la pelouse du Manoir. Mike Oldfield apprécie également la présence rassérénante du chien Bootleg, qui est souvent couché sous la table de mixage.
L'enregistrement est également accompagné d'une généreuse consommation de whisky, dans la cave du Manoir ou dans le pub The Jolly Boatman, au bord du canal d'Oxford, à environ un
kilomètre du Manoir.
Le pub The Jolly Boatman aujourd'hui
Peut-être l'endroit où la production de Tubular Bells s'est négociée autour de pintes de
Guinness
Au bout de cette semaine d'enregistrement, Mike Oldfield attaque le final bâti sur une longue ligne de basse, "rapide et difficile", répétée pendant cinq minutes. Voulant apparemment
impressioner quelques personnes du Manoir (parmi lesquelles Jackie Byford, ex-copine de Tom Newman), Mike prend quelques rasades de whisky, enlève son tee-shirt et entame l'enregistrement de la
ligne de basse, sans métronome. "Je m'en fous si mes doigts saignent, je vais aller jusqu'au bout". Après cela, il effectue ses overdubs : la guitare qui double la basse, puis tous les
instruments empilés les uns après les autres. C'est à ce moment là seulement que, d'après lui : "A ce moment, je me suis souvenu des cloches tubulaires qui avaient été laissées après les
sessions de John Cale, et j'ai pensé que ce serait une bonne idée de les placer en final."(4)
Les premières prises avec les cloches tubulaires ne sont pas assez impressionantes pour Mike. Il abandonne donc le maillet traditionnel pour un gros marteau en acier et frappe une cloche d'un
grand coup. Le son est fantastique, mais la cloche reste marquée d'une énorme bosse.
D'après Mike, la soirée est alors déjà bien avancée (vers les onze heures du soir) quand Mike et les ingénieurs du son ouvrent un jeroboam de Guinness et attaquent un premier mixage rapide des 16
pistes, afin de pouvoir livrer une démo à Richard Branson. Le travail dure toute la nuit et Mike part se coucher au petit matin.
La fin d'année 1972
Dans les jours qui suivent, Mike Oldfield reste au Manoir où il est hébergé dans une chambre plus petite. Simon Draper ayant apprécié
l'enregistrement livré par le studio, Richard Branson accepte que Mike demeure encore quelque temps au Manoir et semble-t-il accepte-t-il de même que l'enregistrement soit poursuivi.
Cependant, le studio est loué pour tout l'automne, avec seulement quelques éparses journées de libres. Les sessions suivantes ont donc généralement lieu durant la nuit, et
parfois pendant de rares journées de libre. Simon Heyworth est beaucoup plus impliqué dans ces sessions. Dans Changeling, Mike Oldfield explique qu'il a d'abord
enregistré l'épilogue de la partie 1 (à la guitare acoustique) ainsi que les choeurs avec sa soeur Sally Oldfield et la gestionnaire du manoir Mundy Ellis (par ailleurs compagne de Tom Newman et
ex-compagne de Branson...).
Ce même choeur
féminin pose également ses voix sur les thèmes débutant la deuxième partie de Tubular Bells. Celle-ci se constitua par l'assemblage de morceaux que Mike avait conçu
séparément, mais dont les transitions sont perfectionnées durant les longs moments où Mike ne peut enregistrer. Le début de la partie 2 est un cycle de plusieurs mélodies joué à la
guitare que Mike a travaillé depuis longtemps (la section "Harmonics" sur TB2003). Mike y ajoute un autre morceau de guitare acoustique ("Peace"), qui représente pour lui "un véritable
sancutuaire", un refuge contre ses crises de panique. Sur sa démo de Tubular Bells, la guitare était accompagnée d'un orgue farfisa dont les notes vibraient par le jeu de Mike sur un
curseur de l'orgue(5). Mais Mike ne parvient pas à reconstituer cet essai sur le Farfisa du Manoir (dont le curseur est déficient) et finalement il réalise
l'accompagnement sur un orgue Lowrey, en étant très mécontent du résultat. Cette déception est compensée par la satisfaction qu'il trouve dans les effets qu'il réalise avec les mandolines.
Après cette longue section de guitare acoustique, Mike réalise le passage des "guitares cornemuses" où il joue lui même des percussions avant d'empiler les guitares électriques. Derrière ce
passage, Mike reprend un morceau qu'il avait travaillé en 1969 lorsqu'il jouait avec son frère Terry au sein de Barefeet. C'est le batteur Steve Broughton, que Mike avait fréquemment croisé lors
de ses tournées avec Kevin Ayers, qui vient improviser un jeu de batterie et enregistrer la piste d'accompagnement avec Mike à la
basse. La piste est réussie à la deuxième prise.
La fin de l'enregistrement - février/mars 1973
A ce stade de l'enregistrement, la période de Noël approche, et Mike est contraint de quitter le studio à la demande du groupe canadien qui prend alors possession des lieux pour
enregistrer. Mike Oldfield retourne donc à Harold Wood, chez sa mère, jusqu'à ce que de nouvelles opportunités d'enregistrer au Manoir se présentent, à la fin de l'hiver 1973.
Entretemps, en janvier 1973, Richard Branson s'est rendu au MIDEM, à Cannes, avec une version provisoire d'Opus 1, pour constater que personne ne s'intéresserait à un morceau rock sans batterie
ni paroles. Dés son retour au studio, Mike Oldfield se fait donc harceler par Richard Branson qui réclame plus de batteries et des voix. L'édition 73 du MIDEM aura été plus fructueuse pour le
jeune groupe Queen, qui y décroche son premier contrat, avec la démo de ce qui sera son premier album !
D'après Changeling, Mike relate que c'est après son retour en studio, début 73, qu'il ajoute les parties de piano de la section Caveman, en frappant violemment le clavier comme s'il
donnait des coups de karaté. Puis Mike conclue sa partie 2 par la section "Ambient guitars" en réutilisant un solo de guitare qu'il jouait lors de ses concerts avec Ayers.
Les voix sur Tubular Bells : Vivian Stanshall et l'homme des cavernes
La section "Caveman" demeure cependant inachevée. Il manque toujours un thème ou un instrument principal. A la demande de Branson (cf. ci-dessus), Mike avait bien jeté
quelques paroles sur le papier, mais se sentait bien incapable de chanter. Finalement, après une soirée arrosée de Guinness au Jolly Boatman, Mike décide d'entrer en studio avec une
bouteille de Jameson's dont il prend des rasades. La bande magnétique est ralentie grâce au variateur conçu par les ingénieurs et Mike Oldfield délivre un chant sans doute bien loin de ce
qu'attendait Richard Branson !
Tubular Bells part 2 - Extrait (Mike mettra une semaine à refaire fonctionner ses cordes vocales !)
En dehors du passage intitulé Caveman (l'homme des cavernes), pour lequel l'instrument (vocal) cité est "Piltdown Man" (un équivalent "d'Homme de Néandertal" à ceci près que l'homme de Piltdown
était une supercherie scientifique...), une voix est également ajoutée à la partie 1 de Tubular Bells. La participation de Vivian Stanshall est cependant difficile à situer dans le temps, deux
versions s'opposant quant à sa venue en studio.
La version de Mike Oldfield a toujours été celle de l'intervention de Stanshall à la fin de la première semaine d'enregistrement. Selon Oldfield, le groupe qui a réservé le
studio au terme de la semaine qui lui a été laissée est le Bonzo Dog Band, dont Vivian Stanshall est le leader. Or, toujours selon Oldfield, les Bonzo Dogs seraient arrivés au Manoir pendant
qu'il enregistrait le final. C'est à ce moment que Mike aurait eu l'idée qu'un Maître des cérémonies introduise chacun des instruments de son final.
Simon Heyworth se serait chargé
d'aller solliciter Vivian Stanshall. Oldfield et Stanshall chaussent alors chacun un casque. Mike donne une liste d'instruments à un Stanshall passablement éméché, puis un dernier overdub est
réalisé en une prise, avec Stanshall indiquant les instruments au rythme où Mike les montre du doigt sur la liste : "Grand piano... Reed and pipe organ... Glockenspiel... Bass guitar...
Double speed guitar... Two slightly distorted guitars... Mandolin... Spanish guitar and introducing acoustic guitar... Plus, Tubular Bells !"
Or, la présence des Bonzo Dogs semble étrange, compte tenu des biographies du groupe qui existent sur Internet, en ce qui concerne The Bonzo Dog Band, dont le dernier travail collectif
a bien eu lieu au Manoir mais à la fin 1971 (l'album...). Les sites consacrés au Bonzos ne mentionnent aucun enregistrement à la fin de 1972. A moins qu'il ne s'agisse de sessions précoces de
Vivian Stanshall pour son album solo de 1974 (Men Opening Umbrellas Ahead)...
L'autre version est celle exposée par Al Clark dans le livret du coffret Boxed (1976), corroborées par les informations données par Phil Newell, dans le numéro 24
de Dark Star.
Selon cette version, Vivian Stanshall aurait été invité au Manoir à la toute fin de l'enregistrement d'Opus 1 pour énoncer les noms des instruments, ceci ayant constitué une des réponses à la
demande de Branson de "plus de voix". Dans la foulée de cet enregistrement (ou plutôt après un intermède bien arrosé), Stanshall, Tom Newman et Oldfield auraient enregistré le délire qui
constituait le prélude à Sailor's Hornpipe que Mike avait enregistré afin de conclure son album -il jouait déjà ce morceau pour les rappels lors des concerts avec Kevin Ayers.
Quoiqu'il en soit, il est possible que Mike ait eu l'idée des introductions et/ou du fait d'y convier Stanshall grâce au morceau farfelu des Bonzo Dogs intitulé "The Intro and the Outro"
où Vivian Stanshall présente chaque membre du groupe et son instrument, avant de partir en délire ("John Wayne, xylophone, Général de Gaulle à l'accordéon", etc.)(6).
Enfin, et c'est sans doute le plus important, c'est à la suite des introductions de Stanshall que le titre de "Tubular Bells" s'est imposé comme une évidence pour l'album.
Le mixage
Le mixage définitif de l'album est un moment héroïque de la réalisation de l'album. En effet, les 16 pistes de l'album sont sur-utilisées, au point que des instruments différent se succèdent
sur chacune des pistes, ce qui oblige à des manipulations intenses des 16 niveaux de la table de mixage, pour gérer les quelques 500 sections différentes présentes sur chacune des deux parties de
l'album. Afin de pouvoir gérer les manipulations, Mike Oldfield, Tom Newman et Simon Heyworth se font assister de deux autres ingénieurs du son pour disposer de dix mains sur le pupitre ! Un
tableau récapitulatif et un rouleau de trois mètres de long sont nécessaires pour guider les opérations, pilotées au son de la voix de Tom Newman qui enchaîne les comptes à rebours.
Ces manipulations demandent tellement de répétitions, qu'il faut presque une semaine à l'équipe pour être au point sur les quatre premières minutes de la partie 1. Le mixage nécessite finalement
trois semaines de travail, soit autant que le temps cumulé nécessaire pour l'enregistrement de l'album...
Le mixage est également le moment où se décident beaucoup des effets sonores de l'album (comme on peut également le constater en comparant les différents mixages de Tubular Bells
existant : Vinyle original, Boxed, 1ère édition CD, SACD, etc...). C'est un moment où Tom Newman met beaucoup de lui-même, comme le signale Phil Newell : "Tom était surtout le musicien qui
voyait Mike comme un virtuose, mais considérait qu'il pouvait également introduire ses propres idées. Alors que quand je travaillais avec Mike, il s'agissait plus de lui rendre l'enregitsrement
plus facile afin qu'il puisse se consacrer à l'interprétation sans avoir a trop se concentrer sur la technique, donc nous étions très différent."
Parfois, des conflits éclatent entre Oldfield et Newman sur la façon de produire l'album.
Tubular Bells part 1 - Cloche solitaire
"Il y avait la cloche solitaire sur la face une quand ça fait "dong, dong".
Il y avait une pelletée d'autres musiques tournant autour d'elle dans la partie 1, et j'ai pensé que ça serait plus sympa si ça faisait comme la cloche de brume d'un bateau dans le brouillard.
Nous avons donc eu un moment où nous tirions tous les faders comme cela il n'y avait plus que ça, et en ajoutant de l'écho, cela donnait l'impression d'être à une très grande distance. C'était
mon idée. Mais j'ai du me battre pour l'obtenir car Michael avait une idée différente sur ça. Habituellement, je suggérais des choses qui étaient exagérées, en partie parce que j'étais animé par
ce sens du filmique." Tom Newman, cité dans The Making of Tubular Bells
Tom Newman au pupitre
Devant le nombre de sources et la difficulté d'en faire une bonne synthèse (et une rédaction légère), l'article sera probablement fréquemment retouché, amendé et complété durant les
mois de septembre et d'octobre.
Sources :
- Mike Oldfield - Changeling
- Richard Branson - Mes Virginités
- Richard Newman - The Making of Tubular Bells
- Phil Newell, entretiens dans les numéros 24 et 25 de Dark Star
- Al Clark - Livret du coffret Boxed
Notes
(1) The Manor est repris dans sa traduction française du Manoir.
(2) La présence de John Cale semble correspondre à l'enregistrement de son deuxième album solo The Academy in Peril. La présence des Bonzo Dogs à l'automne
1972 est plus étonnante -voir le chapitre sur Vivian Stanshall dans la suite de l'article.
(3) Elles semblent avoir été utilisées par John Cale dans 3 Orchestral pieces où on entend faiblement quelque chose qui ressemble a des cloches. Cale a
enregistré deux autres morceaux au Manoir : Brahms et Intro (l'introduction de Days of Steam).
(4) les cloches tubulaires ont déjà été jouées sur la partie 1 vers 4 mn 30.
(5) Les deux démos du morceau "Peace" s'achèvent toutes les deux par un thème abandonné dans Tubular Bells mais repris dans Amarok pour la section
nommée "Diddlibom"
(6) Sur l'album Gorilla des Bonzo Dog Band - extrait : "Like to introduce `Legs' Larry Smith, drums / And Sam Spoons, rhythm pole / And Vernon Dudley
Bohay-Nowell, bass guitar / And Neil Innes, piano. / Come in Rodney Slater on the saxophone / With Roger Ruskin Spear on tenor sax. / I, Vivian Stanshall, trumpet. / Say hello to big
John Wayne, xylophone / And Robert Morley, guitar. / Billy Butlin, spoons. / And looking very relaxed, Adolf Hitler on vibes. Nice! / Princess Anne on sousaphone. Mmm. / Introducing
Liberace, clarinet / With Garner "Ted" Armstrong on vocals...
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